Archives mensuelles : août 2018

Stupeur et colère après l’acquittement de l’ex-gouverneur Ahn Hee-jung, accusé de viol

Ancien étoile montante du Parti démocrate au pouvoir, Ahn Hee-jung, ancien gouverneur de la province du Chungcheong du Sud, avait dû quitter la politique et présenter des excuses après avoir été accusé d’avoir violé à quatre reprises sa secrétaire, Kim Ji-eun. Or le 14 août 2018 M. Ahn a été acquitté en première instance, le tribunal ayant considéré que les allégations de Mme Kim quant à des relations sexuelles non consenties n’étaient pas suffisamment étayées. Alors que le parquet a annoncé qu’il ferait appel d’une décision qu’il juge « difficile à comprendre« , les manifestations féministes ont été relancées en République de Corée – en étant rejointes par un nombre croissant d’hommes. Lorsque le mouvement #MeToo avait gagné la Corée, au printemps 2018, le cas de l’ancien gouverneur Ahn était en effet devenu emblématique des attentes de nombreux Sud-Coréens que l’impunité devait cesser pour ceux qui ont commis des viols, alors que la plupart des victimes choisissent le silence, par peur des représailles.

En Corée du Sud, la plupart des personnes accusées de viol sont condamnées à verser de simples amendes. Beaucoup des crimes sont de surcroît commis dans un cadre hiérarchique, qui place les victimes dans une situation particulièrement déséquilibrée.

ahn-hee-jung_meetoo_acquitte_violAhn  Hee-jung

Ces différents éléments étant réunis dans le cas du procès intenté par Kim Ji-eun à Ahn Hee-jung (poursuivi pour abus sexuels et abus sexuels commis par une personne en position d’autorité), c’est la stupeur qui a gagné les rangs des mouvements féministes (comme Femi Flame Action) à l’annonce du verdict acquittant l’ancien gouverneur Ahn, relançant les manifestations dans le pays – qui avaient réuni 70 000 personnes le 4 août dans les rues de Séoul. D’autres revendications se sont greffés sur celui des viols, notamment l’usage des caméras espions.

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Dans la très conservatrice société sud-coréenne, ceux qui soutiennent Ahn Hee-jung restent encore nombreux – d’autant qu’un acteur et un professeur d’université accusés de harcèlement sexuel se sont suicidés après avoir été mis en cause pour viol. Le gouvernement Moon Jae-in a annoncé des réformes : plan pour lutter contre le harcèlement sexuel en milieu professionnel, possibilité de dénoncer anonymement les crimes sexuels… Mais les changements tardent à se concrétiser et seront de trop faible portée sans une modification profonde des mentalités – et les manifestations y contribuent.

Sources : Le Monde, Quartz.

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Le CILD a perdu son vice-président Samir Amin, qui s’était engagé aux côtés du peuple coréen

Le Comité international pour les libertés démocratiques en Corée du Sud (CILD) est en deuil : l’un de nos vice-présidents, l’économiste franco-égyptien Samir Amin, est décédé à Paris le 12 août 2018, à l’âge de 86 ans. Le CILD présente ses condoléances à sa famille, ses proches et ses camarades. Il salue l’oeuvre considérable laissé par un intellectuel et un militant qui s’était également engagé à de multiples reprises depuis 2011 aux côtés du peuple coréen (de tout le peuple coréen), dans sa lutte pour la réunification de la patrie, contre l’impérialisme et le néo-colonialisme. 

Homme de convictions et de débats, toujours facile d’accès (comme son confrère universitaire, également marxiste, Jean Salem, président du CILD, qui nous a quittés le 14 janvier 2018), Samir Amin était sans doute l’un des rares économistes engagés en faveur des pays du Tiers Monde à avoir été étudié dans toutes les grandes universités des « trois mondes », capitaliste, socialiste et du Tiers Monde.

Son analyse des rapports économiques de domination sur les pays de la périphérie a fait date, et Samir Amin l’a fort logiquement transposée à la situation de la péninsule coréenne.

Président d’honneur du Forum coréen international abordant les problématiques coréennes sous leurs différentes facettes (politiques, économiques, stratégiques), Samir Amin était intervenu publiquement à Séoul à deux reprises, en novembre 2011 au troisième Forum coréen international et en septembre 2012 au quatrième Forum coréen international.

Samir Amin au 3e Forum coréen international (novembre 2011)

Samir Amin au 4e Forum coréen international (septembre 2012)

Il avait participé également à plusieurs conférences internationales sur la Corée à Paris, en juin 2012 puis en mars 2015 – ce dernier colloque ayant été co-organisé par l’Association d’amitié franco-coréenne (AAFC).

Samir Amin au colloque de Paris sur la Corée (juin 2012)

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Samir Amin au colloque de Paris sur la Corée (mars 2015)

L’AAFC a publié sur son site Internet le compte rendu suivant de son intervention en mars 2015 :

L’économiste Samir Amin a resitué la question coréenne dans le contexte de l’évolution du système mondial depuis 1945 : il y a soixante ans, la conférence de Bandung, en avril 1955, a marqué l’émergence d’un monde multipolaire après la libération des peuples d’Asie et d’Afrique, en vue de compléter l’indépendance politique par l’indépendance économique. Des projets nouveaux ont été mis en place dans les différents pays non alignés : dirigés par des bourgeoisies à vocation nationale, ces projets ont été nationaux, mais pas démocratiques, dans le sens où il n’ont pas impliqué de participation active et autonome des classes populaires. Malgré ces limites, ils n’en ont pas moins permis des progrès économiques et sociaux significatifs, avant un reflux au lendemain de la conférence de Cancun, en 1981, qui a vu le retour des puissances impérialistes états-unienne et européennes. Mais les récentes insurrections populaires, comme en Egypte, ont marqué une volonté de reconquérir la souveraineté nationale, tout en amorçant des formes nouvelles de solidarité économique – au sein du groupe de Shanghaï, de l’ALBA ou du projet de banque des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud).

Cette sensibilisation de Samir Amin aux questions coréennes l’avait conduit, dès janvier 2015, à dénoncer la dissolution du Parti progressiste unifié en République de Corée, puis plus généralement la répression engagée contre les militants progressistes sud-coréens.

Son engagement avait ainsi amené Samir Amin à être, dès janvier 2015, l’un des membres fondateurs du Comité d’initiative contre la répression politique en Corée du Sud, devenu en avril 2015 le Comité international pour les libertés démocratiques en Corée du Sud (CILD) – dont il était vice-président.

Message de Samir Amin après la dissolution du PPU (janvier 2015)

Profondément émus par la disparition d’un camarade et d’un ami, nous sommes convaincus que son exemple saura inspirer de nouvelles générations de militants, pour continuer à porter haut le flambeau du combat pour les libertés démocratiques en Corée du Sud, dont le CILD est aujourd’hui l’unique expression de la solidarité organisée à l’échelle internationale.

Responsabilité de l’Etat dans le naufrage du « Sewol » : les familles des victimes veulent aller plus loin

Le 19 juillet 2018, le Cour centrale du district de Séoul a reconnu la responsabilité de l’Etat sud-coréen dans le dramatique naufrage du ferry « Sewol » qui, le 16 avril 2014, a entraîné la mort de 304 des 476 passagers (auxquels s’ajoutent 5 personnes toujours portées disparues) – majoritairement des lycéens en voyage scolaire – à la suite de la plainte déposée, en septembre 2015, par 354 membres des familles de 118 victimes. En conséquence, le tribunal a ordonné le versement de compensations aux familles des victimes, lesquelles ont toutefois décidé de faire appel de la décision rendue afin d’établir pleinement la responsabilité précise des autorités sud-coréennes.

Le indemnisations s’élèvent à 200 millions de won (soit 155 000 euros) pour chaque passager, 40 millions de won supplémentaires (soit 31 000 euros) pour chacun des parents, et entre 5 et 20 millions de won supplémentaires pour les autres membres des familles des victimes décédées (frères et soeurs, grands-parents).

Alors que les requérants entendaient établir les responsabilité de l’Etat dans cette catastrophe, tant en ce qui concerne les causes de l’accident (notamment les défaillances au titre des obligations de sécurité et de leur contrôle), la gestion calamiteuse des opérations de secours (avec une présidente de la République injoignable, alors que la cour a établi une tentative de ses conseillers pour falsifier l’heure à laquelle la chef de l’Etat a été informée) et les conséquences qui en ont résulté, les familles des victimes ont exprimé leur déception, en espérant un jugement plus favorable en appel. Selon l’agence Yonhap,

«Nous ne sommes pas contents que le tribunal ait reconnu la responsabilité (de l’Etat). C’est un résultat normal», a déclaré Yoo Kyung-geun, représentant des familles des victimes, à des journalistes. «Nous avons souhaité que le tribunal précise en détail les erreurs de l’Etat et l’étendue de la responsabilité de l’entreprise, et non simplement s’ils sont coupables ou non.»

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Yoo Kyung-geun, représentant des familles des victimes, donnant une conférence de presse après la décision rendue par la cour

Le Comité international pour les libertés démocratiques en Corée du Sud (CILD) souligne les revendications des manifestations, en Corée et dans le monde (notamment en France), exprimées encore en avril 2018 à l’occasion du quatrième anniversaire de la tragédie : que toute la vérité soit faite sur un scandale d’Etat – y compris sur les liens qui unissaient les milieux conservateurs (alors au pouvoir) et les services de renseignement aux propriétaires du ferry, et sur l’origine et la motivation des ordres donnés aux passagers (notamment aux enfants) d’attendre des opérations de secours qui ne sont pas arrivées, les condamnant à une mort certaine. Ayant organisé une tournée internationale (notamment en France), les familles des victimes entendent aussi empêcher que de tels drames se reproduisent. Car ce qui a coulé avec le navire, c’est aussi une certaine conception de la société et de l’éducation sud-coréennes, érigeant l’obéissance aveugle en une vertu cardinale, tout en protégeant au-delà du raisonnable un-e chef de l’Etat censé protéger les citoyens l’ayant élu-e.

Par dizaines de milliers, les Coréens manifestent contre les caméras espions

Le voyeurisme à l’aide de caméras espions, dans les toilettes, les vestiaires, ou cachées dans de nombreux petits appareils du quotidien (cravates, chaussures, briquets…), sont un fléau contre lequel la société sud-coréenne se mobilise de plus en plus fortement : ils étaient dernièrement entre 20 000 (selon la police) et 70 000 (selon les organisateurs), soit 10 000 de plus que lors de la précédente manifestation mensuelle.

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Si la République de Corée a de solides habituelles patriarcales, le mouvement #MeToo y a connu un grand succès témoignant de la prise de conscience de plus en plus large de la population de la nécessité de mettre fin aux abus et de respecter les droits des femmes. Ils et elles ont ainsi choisi de manifester régulièrement contre le phénomène des caméras-espios, ou molka en coréen, en exigeant du gouvernement Moon Jae-in qu’il intervienne pour renforcer très significativement des amendes ou des peines de prison avec sursis aujourd’hui très peu dissuasives. Il en va de la dignité des femmes, Monsieur le Président !