Archives mensuelles : février 2018

Rencontre avec une représentante de l’association des victimes des programmes de conversion forcée

Après la publication (dans notre édition du 12 février 2018) d’un article rendant compte des manifestations pour les victimes des programmes de conversion forcée en République de Corée, le Comité international pour les libertés démocratiques en Corée du Sud (CILD) a été sollicité par Jae-eun Kate Song, représentante de la branche de Séoul-Gyeonggi de l’Association pour les droits de l’homme des victimes des programmes de conversion forcée. Une délégation du CILD a ainsi rencontré Mme Song le 28 février 2018. Nous rendons compte ci-après de nos échanges, intervenus avant de nouvelles manifestations de grande ampleur prévues en Corée du Sud ce dimanche 4 mars 2018, auxquelles participeront deux victimes qui ont auparavant séjourné en France, dont Mme Lim Hye-jeong (mais déjà retournées en Corée à la date de publication du présent article). D’autres manifestations ont aussi lieu dans le monde (à New York, à Berlin, en Afrique du Sud, en Inde, en Ouganda et aux Philippines). Une manifestation s’est également tenue devant le Parlement européen, à Strasbourg, le 7 février 2018.

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Mme Jae-eun Song a tout d’abord rappelé qui était Ji-in Gu, dont elle était l’amie, décédée le 9 janvier 2018 à l’âge de 25 ans, et qui était elle aussi membre de l’Association pour les droits de l’homme des victimes des programmes de conversion forcée. Comme l’a raconté Mme Song, Mme Gu avait suivi, contre son gré et à l’instigation de ses parents, un programme de conversion : enlevée, frappée, placée en hôpital psychiatrique, elle est finalement décédée d’une lésion cérébrale hypoxique (c’est-à-dire correspondant à un manque d’oxygène) . Les témoignages vidéo qui ont été montrés sont saisissants : les parents, ou parfois le conjoint, sous l’influence de pasteurs relevant de la Confédération chrétienne (comprendre : protestante) coréenne (CCC), sont convaincus que les membres de leurs familles doivent suivre des programmes de conversion – par ailleurs chèrement monnayés, révélant ainsi la cupidité des pasteurs incriminés. Plus de 1 000 personnes chaque année seraient victimes de ces pratiques (selon une estimation basée sur les témoignages recueillis par l’association des victimes), créant d’importants traumatismes psychologiques et des dépressions. Deux personnes sont mortes : outre Ji-in Gu, une autre femme a été tuée par son mari.

Les manifestants contre les conversions forcées demandent la dissolution du CCC, la fermeture de la chaîne de télévision CBS (réputée proche du CCC) et la punition des pasteurs pratiquant les conversions forcées. Car les enquêtes juridiques n’aboutissent pas sur des condamnations : les faits incriminés sont considérés comme relevant de la sphère privée et du consentement des parties aux contrats (suivant la forme que prennent les programmes de conversion). L’association des victimes représentée par Mme Song met aussi en avant l’influence du CCC et les liens dont bénéficie l’organisation, dans l’appareil d’Etat politique et juridique – pour preuve la disparition, sur le site de la présidence sud-coréenne, d’une pétition mise en ligne le 18 janvier 2018 et ayant recueilli en une semaine 140 000 signatures, demandant l’adoption d’une loi contre les programmes de conversion forcée.

La délégation du CILD a voulu connaître le profil des victimes : pour la plupart d’entre elles, il s’agirait de membres d’une église protestante non reconnue par le CCC, Shincheonji, fondée en 1984 par le pasteur Lee Man-hee. Pour les églises coréennes relevant du CCC, il s’agit d’un groupe hérétique et sectaire, ayant également fait l’objet de critiques sévères de l’Eglise d’Angleterre car tentant d’infiltrer d’autres églises.

Le succès effectivement rencontré par Shincheonji, au détriment des églises traditionnelles du CCC, s’explique notamment par ses enseignements, diffusés y compris par Internet (ce qui n’est pas propre à ce groupe religieux) – et d’ailleurs considérés non conformes par les églises du CCC. Cette situation expliquerait, selon l’Association des victimes des programmes de conversion forcée (qui souligne pour sa part être une association de défense des droits de l’homme, indépendante de Shincheonji), la violence du CCC à l’encontre de ses membres, ainsi que son boycott par les médias sud-coréens. L’association met en avant l’alinéa 1 de l’article 20 de la Constitution sur la liberté religieuse, en dénonçant des dispositions bafouées par la pratique des conversions forcées. Le 13 février 2018, l’émission « Grand angle » sur France Inter, après avoir rencontré des victimes de conversion forcée venues en France avec Mme Song, s’est ainsi interrogée : la Corée du Sud respecte-t-elle la liberté de culte ?

Les représentants du CILD ont observé qu’il ne leur appartenait pas de porter un jugement sur l’église Shincheonji, qui ne semble par ailleurs pas être présente en France – Mme Song a convenu avec le CILD que l’image de Shincheonji était déplorable du fait précisément selon elle du rôle joué par le CCC.

Pour le CILD, les questions soulevées par l’Association exigent en tout état de cause des réponses juridiques et politiques à la hauteur des faits allégués, car des personnes sont décédées et les témoignages rapportés apparaissent gravement attentatoires à la liberté d’opinion et à la dignité de la personne humaine. Le CILD a ainsi demandé à Mme Jae-eun Song si, compte tenu des blocages qu’elle dénonce en Corée, l’association des victimes des programmes de conversion forcée n’aurait pas intérêt à saisir la Commission des droits de l’homme des Nations unies, dans le cadre notamment de son examen périodique de la situation dans chaque pays.

En outre, le rôle que joueraient certains hôpitaux psychiatriques coréens renforce les témoignages que le CILD a recueillis par ailleurs – notamment les honteux programmes de traitement de l’homosexualité (sic) qui seraient pratiqués dans certains hôpitaux, précisément sous l’influence de courants protestants. Enfin, les pratiques d’évangélisation agressives de certaines églises protestantes en Corée ne plaident pas en leur faveur.

Ne peut-on pas envisager des travaux de fond associant des sociologues, des juristes, et des parlementaires ? Un membre du CILD présent à la rencontre a souligné le travail fait par le Parlement français en matière de lutte contre les phénomènes sectaires.

La liberté de croire ou ne pas croire implique la possibilité pour tout chacun(e) de pratiquer ou non une religion et d’en changer s’il (elle) le souhaite, sans être isolé de son environnement, y compris familial et professionnel. Nul ne doit non plus être contraint(e) de verser tout ou partie de ses biens et de ses revenus. Ces principes de base, qui tiennent à la liberté individuelle, doivent être respectés partout et en tout lieu.

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Prostitution près des bases américaines : la justice reconnaît la responsabilité de l’Etat sud-coréen

Si les gouvernements sud-coréens mettent en avant (et à juste titre) – quelle que soit leur orientation politique – la question des « femmes de réconfort » (esclaves sexuelles de l’armée japonaise, originaires de Corée et d’autres pays, avant et pendant la Seconde guerre mondiale), la question de l’encouragement des autorités sud-coréennes pour que des femmes sud-coréennes se prostituent pour les soldats américains reste un sujet encore largement tabou. La reconnaissance de la responsabilité de l’Etat sud-coréen, dans une décision rendue le 8 février 2018 par le juge Lee Beom-gyun de la 22e division (affaires civiles) de la Haute cour de Séoul, devrait enfin aider à faire bouger les lignes dans la reconnaissance d’une atteinte majeure à la dignité de la personne humaine, aux droits humains et aux droits des femmes.


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Les anciennes prostituées près des bases américaines ont tenu une conférence de presse devant le tribunal, après la décision rendue le 8 février 2018

La plainte collective avait été déposée en juin 2014, pour des faits dont les plus anciens remontaient aux années 1950.

La cour a reconnu que les autorités de la République de Corée avaient activement justifié ou encouragé la prostitution de citoyennes sud-coréennes dans les villes de garnisons des soldats américains, à la fois en tant qu’un « devoir patriotique » – pour renforcer l’alliance militaire entre les Etats-Unis et la Corée du Sud – et dans le but d’apporter des devises au pays. Par conséquent, la cour a jugé que « le gouvernement avait violé son obligation de de protéger les droits humains » des prostituées et ordonné la paiement d’indemnité aux 117 requérantes, à hauteur de 7 millions de won (soit 5 290 euros) pour 74 d’entre elles et 3 millions de won (soit 2 270 euros) pour les 43 autres plaignantes.

En effet, le gouvernement sud-coréen gérait les camps militaires et, dans ce cadre, a encouragé et justifié la prostitution de femmes coréennes pour le réconfort des soldats américains.

Toujours selon la cour, les dommages ont été non seulement psychologiques mais aussi physiques, du fait notamment d’un traitement inapproprié des maladies sexuellement transmissibles.

« Les Jeux olympiques nous tuent » : la révolte des perdants des Jeux

Loin des paillettes et des caméras des Jeux olympiques de Pyeongchang, de nombreux Sud-Coréens, propriétaires d’enseignes dont l’activité saisonnière est liée aux sports d’hiver, exigent une compensation après avoir été ruinés : à la tête de l’association des entreprises de ski, Jong Cheon-lim a déployé une banderole en anglais soulignant que « Les Jeux olympiques nous tuent« . Reportage sur la face cachée des Jeux olympiques.

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Jong Cheon-lim, dont la boutique loue des skis, a perdu 80 % de son chiffre d’affaires, très concentré sur 5 mois de l’année : la fermeture aux touristes venus skier de nombreuses pistes découlant directement de l’organisation des Jeux olympiques a eu un effet catastrophique sur son activité, comme sur celle de ses collègues et concurrents, réunis pour souligner les conséquences économiques de l’événement sportif : 50 des 70 entreprises du secteur ont cessé leurs activités. Mais c’est plus largement toute une région (l’une des moins riches de Corée) qui est sinistrée économiquement : les restaurateurs et les hôteliers ont également vu partir leur clientèle, et l’espoir d’une reprise l’an prochain est faible – car la notoriété des Jeux en termes de flux touristiques futurs profitera essentiellement aux quelques sites les plus connus.

Les demandes d’indemnisation seront-elles entendues ?  Il est permis d’en douter, dans la mesure où les organisateurs des Jeux n’ont pas répondu à M. Jong et à ses collègues.

Les conséquences néfastes sur l’économie et la démocratie des Jeux olympiques ne sont propres aux Jeux de Pyeongchang. Comme l’a observé Jonny Colemann, cinq mécanismes sont à l’oeuvre : la création de multiples travailleurs pauvres, soumis à une exploitation accrue ; le détournement des ressources locales (avec à la clé une baisse des investissements publics répondant à des besoins de base des populations) vers les projets pharaoniques qu’exigent les organisateurs, nonobstant les conséquences à plus long terme de l’endettement public ; les déplacements forcés de populations ; les pouvoirs renforcés donnés aux forces de l’ordre ; la corruption au sein des organisations olympiques. Dès lors, il n’y a rien de surprenant à ce que l’attribution des Jeux olympiques à la République de Corée ait eu lieu alors qu’une junte militaire était au pouvoir (pour l’attribution des Jeux de Séoul, en 1988) ou que le pouvoir conservateur sud-coréen était engagé sur une voie autoritaire (pour l’attribution, en 2011, des Jeux de Pyeongchang).

Des centaines de milliers de Coréens défilent contre les conversions forcées

Le dimanche 28 janvier 2018, ils ont été 200 000 dans toute la République de Corée à manifester contre les conversions forcées – en mettant en exergue le cas dramatique de la jeune Ji In Gu, tuée par ses parents à l’âge de 25 ans, le 9 janvier 2018, à Gwangju, dans le Cheolla. Elle était devenue la figure iconique du combat contre les conversions religieuses forcées : en juillet 2016, elle avait lancé une pétition à la Présidente de la République (restée sans réponse) pour dénoncer ce qu’elle avait vécu – séquestrée pendant 44 jours par ses parents pour la forcer à se convertir à leur foi religieuse protestante.

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L’impunité des autorités vis-à-vis de certaines églises – protestantes évangéliques – pour pratiquer les conversions forcées est tout sauf accidentelle : les politiques sud-coréens ne veulent pas se mettre à dos les puissantes églises coréennes, lesquelles répondent que les conversions forcées n’existeraient pas mais relèveraient de  consultations menées avec l’accord des familles… et des victimes. De fait, les familles sont bien placées dans une situation de culpabilité, par des techniques de manipulation mentale, si leurs proches ne se convertissent pas.

L’exemple de Ji In Gu – une parmi les 1 000 victimes de conversions forcées – vient rappeler la nécessité du combat pour la liberté de croire ou de ne pas croire, conduit par l’Association des droits de l’homme pour les victimes de la conversion forcée : le Comité international pour les libertés démocratiques en Corée du Sud (CILD) appelle à mener ce combat, qui exige que l’opinion publique internationale sache enfin et que les gouvernements occidentaux cessent d’être complices par leur silence.

Les membres du CILD ont rendu hommage à Jean Salem

Le 14 janvier 2018, nous avions la tristesse d’apprendre et de faire savoir la disparition du Président du Comité international pour les libertés démocratiques en Corée du Sud (CILD), le philosophe et professeur des universités Jean Salem. Le 26 janvier 2018, les membres du CILD basés à Paris lui ont rendu hommage, lors d’une cérémonie où ont également pris la parole, entre autres, des représentants de l’Association d’amitié franco-coréenne, du Parti Révolutionnaire – COMMUNISTES et du collectif Polex.

Du matérialisme de Démocrite et d’Epicure au matérialisme dialectique, il y a une continuité dans la philosophie et dans l’action qu’a su exprimer Jean Salem dans ses engagements, notamment pour la cause coréenne, qui lui avait tant tenu à coeur depuis 2013. C’est ce qu’ont rappelé les participants du CILD lors d’une cérémonie d’hommage émouvante, le soir du 26 janvier 2018 à Paris, à laquelle ont également participé des militants progressistes sud-coréens engagés pour les droits de l’homme, et lors de laquelle ont alterné projections d’images et de vidéos et témoignages.

Femmes de réconfort, soutien aux familles des victimes du « Sewol », exigence de libérer les prisonniers politiques et syndicaux, abrogation de la loi de sécurité nationale : en cinq ans, Jean Salem avait été sur tous les fronts du combat pour les libertés démocratiques et les droits de l’homme en République de Corée (Corée du Sud). Un combat difficile, où trop souvent les militants du CILD ont dû se heurter à l’indifférence des grands médias, et à la complicité des gouvernements des pays occidentaux – France en tête –  avec le régime sud-coréen qui a multiplié les atteintes aux libertés publiques, jusqu’à ce qu’une révolution chasse du pouvoir la Présidente (désormais emprisonnée) Mme Park Geun-hye. Mais l’alternance politique ne signifie pas la libération des prisonniers politiques ni l’abrogation des lois anti-démocratiques, et le combat pour les libertés démocratiques en Corée du Sud doit se poursuivre et se poursuivra.

Forts de ton engagement, Jean, nous continuerons d’animer la flamme de la résistance, en Corée du Sud et partout dans le monde. Nous ne t’oublierons pas, Jean ! Puisse ton exemple continuer à inspirer les luttes du CILD.

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