« La Corée du Sud est-elle en voie de « dé-démocratisation »?

Nous reproduisons ci-après un article publié en page « Opinions » sur le site de la RTBF, le 4 janvier 2016, par Christophe Bastin. Le site de la radio-télévision belge francophone précise que Christophe Bastin est un citoyen belge. Diplômé de Solvay et titulaire d’un DEA en études du développement de l’UCL, il est actuellement professeur de français à l’Université de Gyeongsang en Corée du Sud.

Une lente démocratisation

L’histoire contemporaine de la Corée du Sud fut pour le moins mouvementée. Près de 40 ans de colonisation japonaise, suivie par l’occupation américaine, elle-même débouchant sur la guerre de Corée, une guerre qui divisera la péninsule entre la Corée du Nord, qui est devenue ce que l’on sait, et la Corée du Sud, qui de dictature en dictature parviendra finalement à la démocratisation en 1987.

Les trois dictatures qui se sont succédées de 1948 à 1987 en Corée du Sud (Yi Seung-man de 1948 à1960, Park Chung-hee de 1961 à 1979, et Chun Doo-hwan de 1980 à 1987) ont toutes légitimé leurs excès autoritaires par le développement économique d’une part, et par la menace du Nord d’autre part. Les activistes du  » mouvement pour la démocratie « , quant à eux, ont bravé la répression, la torture, ils se sont relayés pendant près de 40 ans dans les geôles militaires, et n’ont cessé de lutter pour un idéal démocratique et social qu’ils plaçaient au-dessus du développement économique, ou d’une quelconque rivalité avec le Nord. Ces derniers finissent par gagner la bataille et les premières véritables institutions démocratiques voient le jour en 1987. Les militaires rangent leurs uniformes, jouent le jeu de la démocratie, forment le camp des conservateurs, et parviennent malgré tout à dominer la vie politique sud-coréenne. De l’autre côté les militants pour la démocratie rangent leurs slogans, mettent leurs rancunes de côté, et forment le camp des progressistes. Ils s’organisent tant bien que mal, s’allient parfois à leurs anciens tortionnaires, arrivent à arracher le pouvoir entre 1997 et 2007 mais retombent ensuite dans l’opposition, pour ne plus en sortir.

En 2008, l’arrivée au pouvoir de Lee Myung-bak signe un retour en force des conservateurs, et met un frein au lent processus démocratique en cours. Le gouvernement renoue avec les Chaebol, dont le président est issu, la compétitivité économique repasse avant toute autre préoccupation, et les progrès qui avaient été faits en matière de liberté d’expression, de liberté syndicale, d’aide sociale, de réconciliation avec le Nord, furent soudainement gelés.

Park Geun-hye, à la tête du nouveau parti conservateur, le Saenuri, est alors élue présidente en 2012. Et après le frein opéré par Lee Myung-bak, le gouvernement Park va enclencher une mécanique inverse, un retour en arrière, ce que l’on pourrait appeler une  » dé-démocratisation  » de la société coréenne, justifiée comme les dictatures d’antan par les impératifs économiques et la menace du Nord.

N’est-il pas exagéré de parler de « dé-démocratisation »?

Park est élue en décembre 2012 avec 51.6% des voix, elle est portée par sa région du Sud-Est d’une part et par une population âgée en mal de reconnaissance d’autre part, mais également par les Services de Renseignements (NIS) qui, tout au long de la campagne présidentielle, orchestrent en coulisse une gigantesque opération de manipulation de l’opinion publique sur les réseaux sociaux visant à la soutenir et à discréditer ses opposants.

Arrivée au pouvoir, elle forme son gouvernement en plaçant aux postes clés de l’administration des proches de son père, le général Park Chung-hee, qui ont joué un rôle clé dans la dictature militaire entre 1961 et 1979.

Une mécanique de « dé-démocratisation » se met alors en marche. Un député sera d’abord arrêté et condamné à 9 ans de prison pour incitation à la rébellion. Le Parti Progressiste Unifiée, petite formation de gauche, sera alors dissout et ses députés, élus pourtant démocratiquement, seront tous invalidés. Les poursuites judiciaires à l’égard des journalistes qui dérangent se multiplient, et imposent dans la presse progressiste un climat d’autocensure. Les syndicats trop vindicatifs sont non seulement réprimés, mais sont en plus sommés de payer des dommages et intérêts à l’entreprise plaignante en cas de grève  » illégale « . En trois ans seulement, une véritable chape de plomb s’installe sur la société coréenne, au point qu’Amnesty International s’inquiète de la dégradation de la situation des droits de l’homme depuis l’arrivée de Park au pouvoir.

Les frustrations populaires explosent le 14 novembre 2015, avec une mobilisation générale qui réunit plus de 100 000 personnes dans les rues de Séoul, 60 000 selon les autorités. Ces manifestations réunissent les travailleurs, les agriculteurs, et les étudiants, chacun avec leur revendication. Les travailleurs s’insurgent contre un nouveau projet de réforme du droit du travail qui poussera à encore un peu plus de flexibilisation un marché de l’emploi déjà très fragilisé. Les agriculteurs lèvent la voix contre la chute du prix du riz, due en grande partie à la libéralisation de l’importation de riz américain et chinois, meilleur marché. Les étudiants, quant à eux, s’opposent au projet d’unification des manuels scolaires d’histoire, projet selon lequel toutes les écoles seront tenues d’utiliser un seul et même manuel, rédigé sous le contrôle du gouvernement. Les étudiants craignent que Park n’en profite pour inculquer une version idéalisée de la dictature de son père, et ne tente de contrôler l’histoire en faveur des conservateurs.

Que ces revendications soient justifiées ou non, les frustrations sont réelles. Or, non seulement Park refuse catégoriquement tout dialogue, mais fait en plus arroser les manifestants avec un mélange d’eau et de capsaïcine, un composé chimique provoquant des sensations de brûlure. Un agriculteur qui manifestait ce 14 novembre se trouve encore actuellement dans le coma après avoir été arrosé à bout portant par un jet à très forte pression. Han Sang-gyun, le leader de la Confédération coréenne des syndicats (KCTU), qui est considéré comme le meneur des manifestations, a été arrêté et risque jusqu’à dix ans de prison pour sédition.

La question est donc posée. Est-il exagéré de parler de « dé-démocratisation » en Corée du Sud?

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