Archives mensuelles : novembre 2015

« Manifestation interdite ». A Paris ? Non, à Séoul.

Le 5 décembre, la Confédération coréenne des syndicats (KCTU) a annoncé une nouvelle manifestation contre la libéralisation du marché du travail et contre l’instauration de manuels scolaires d’Etat visant à promouvoir le révisionnisme historique sur la période de la dictature militaire (notamment la présidence de Park Chung-hee, père de l’actuelle présidente Park Geun-hye). Cette nouvelle manifestation reprend les thèmes du précédent rassemblement organisé à Séoul le 14 novembre 2015, le plus important dans la capitale depuis 2008. Sa répression avait conduit à un bilan de 29 blessés parmi les manifestants.

Alors que les autorités sud-coréennes ont opéré un raid policier sans précédent dans les locaux de la KCTU après la manifestation du 14 novembre, et qu’elles poursuivent leur chasse à l’homme contre le Président de la KCTU Han Sang-kyun, la manifestation du 5 décembre a été interdite sous prétexte d’un risque d’actions violentes : une telle mesure est contraire aux principes démocratiques de base, qui imposent une proportionnalité des mesures de police restreignant les libertés de réunion et de manifestation aux risques effectifs de débordement. Or rien ne prouve que ce risque est accru par rapport aux précédentes manifestations en Corée du Sud, sauf à considérer qu’une telle situation résulterait des provocations policières ourdies par les autorités : celles-ci n’ont-elles pas tenté, le 14 novembre, de faire enlever en pleine rue le Président de la KCTU par des policiers en civil ? N’ont-elles pas décidé d’envoyer des milliers d’hommes au siège de la KCTU dans une opération jamais vue depuis la création du syndicat en 1995, dans une volonté d’assimiler l’opposition au gouvernement à des opérations relevant du régime des actions terroristes – pour prendre des mesures qui ressemblent étrangement à celles en vigueur à Paris, endeuillée – contrairement à Séoul – par des attentats terroristes qui ont, eux, été lourdement meurtriers ? Et le ministère de la Justice sud-coréen n’ordonne-t-il pas à Han Sang-kyun, réfugié dans un temple bouddhiste depuis deux semaines, de se rendre, en menaçant de poursuites ceux qui l’aident à se soustraire à une justice aux ordres ?

Face à l’arbitraire – accompagné de menaces d’une tolérance zéro (les autorités sud-coréennes entendent « éradiquer » les perturbations à l’ordre public, et en faire « payer le prix » à leurs auteurs – la KCTU a décidé de maintenir la manifestation prévue le 5 décembre, en indiquant qu’ « une telle interdiction est une violation flagrante des droits constitutionnels (…) qui n’était en vigueur que pendant la dictature« .

Totalement solidaire du combat des militants pour la liberté et la démocratie, le Comité international pour les libertés démocratiques en Corée du Sud rappelle que la « résistance à l’oppression » figure parmi les « droits naturels et imprescriptibles de l’homme » garantis par l’article 2 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, qui font pleinement partie prenante du « bloc de constitutionnalité » de la République française.

Comment Park Geun-hye utilise l’antiterrorisme pour réprimer l’opposition

La présidente sud-coréenne Mme Park Geun-hye tente de tirer profit des attaques terroristes à Paris du 13 novembre 2015 pour accentuer la répression contre ses opposants.

Après avoir immédiatement affirmé que le terrorisme islamiste concerne aussi la République de Corée (Corée du Sud) – il est en effet avéré qu’au moins un djihadiste de l’Organisation Etat Islamique (OEI) est un Sud-Coréen – elle a très rapidement ciblé ses opposants politiques et syndicaux, bien plus nombreux et surtout beaucoup plus dangereux pour son régime – notamment au lendemain de la manifestation de 100.000 personnes organisées le 14 novembre dernier par la Confédération coréenne des syndicats (KCTU), sévèrement réprimée et ayant conduit à une descente de police d’une ampleur inouïe dans les locaux de la KCTU, dont le dirigeant doit désormais se cacher.

Franchissant un pas supplémentaire dans les restrictions aux libertés fondamentales, Mme Park Geun-hye a déclaré lors d’une réunion ministérielle qu’il fallait interdire aux manifestants de dissimuler leurs visages, en observant que des masques étaient utilisés par les combattants de l’OEI. Cette comparaison infâme entre ses opposants et l’OEI a entraîné une volée de bois verts de commentaires hostiles, notamment de la part d’Alastair Gale, chef du bureau de Séoul du Wall Street Journal. A l’heure où nous écrivons cet article, nous n’avons pas de nouvelles si Alastair Gale encourt une expulsion et une interdiction du territoire sud-coréen, comme le régime de Séoul en est devenu coutumier vis-à-vis de ses opposants étrangers, voire de journalistes qui ont commis le crime de l’avoir mis en cause.

Dans un article où il rappelé que la chef de l’Etat sud-coréenne était la fille de l’ancien dictateur Park Chung-hee et qu’elle encourait des critiques pour ses tendances autoritaires, voire fascistes, le magazine The Diplomat a observé que la Cour constitutionnelle sud-coréenne avait jugée contraire à la Constitution, en 2008, l’interdiction faite aux manifestants de porter des masques.

Malheureusement, la Cour constitutionnelle a montré depuis son alignement sur les positions gouvernementales les plus autoritaires, notamment dans l’interdiction du Parti progressiste unifié (PPU), principale formation de gauche, en décembre 2014, dans une décision contraire aux règles internationales prise par huit voix contre une, et qui a entraîné la formation de ce qui allait devenir le Comité international pour les libertés démocratiques en Corée du Sud (CILD).

En outre, alors que Mme Park Geun-hye est présente à Paris dans le cadre de la conférence sur le climat COP21, il y a en outre fort à parier que les autorités françaises se garderont une nouvelle fois d’évoquer la dérive autoritaire de la Corée du Sud, prenant ainsi implicitement position pour les bourreaux des autorités sud-coréennes contre leurs victimes, emprisonnées, poursuivies, interdites de droit ou de fait d’activités politiques pour le seul exercice de leur droit aux libertés d’expression et de réunion.

Bilan de la répression des manifestations du 14 novembre 2015 : 51 arrestations, 29 blessés (dont 1 grave)

Le 14 novembre 2015 des manifestations considérées comme les plus importantes qu’ait connues la République de Corée (Corée du Sud) depuis 2008 ont eu lieu à Séoul, à l’appel de l’Association coréenne des syndicats (KCTU) et d’une cinquantaine d’autres organisations : elles ont rassemblé de 68.000 à 130.000 participants, selon que l’on retient les statistiques de la police ou des organisateurs, ces derniers unis contre les projets de réformes économiques néolibérales et l’instauration de manuels d’Etat d’histoire qui répondraient aux attentes révisionnistes des conservateurs au pouvoir à Séoul.

Seoul 14 nov 2015Comme le pouvoir en avait exprimé la menace, la répression a été particulièrement violente – alors que les autorités sud-coréennes cherchent à créer un climat d’agitation politique et sociale qui leur permettraient de remporter les élections législatives prévues au printemps prochain. Selon la police de Séoul, 51 manifestants auraient été arrêtés (dont 49 ayant fait l’objet de recherches) et 29 blessés, dont l’un grièvement – un paysan dont le nom de famille est Baek, qui souffre d’hémorragie cérébrale.

Les tentatives de policiers en civil d’arrêter le leader de la KCTU Han Sang-gyun, sur la base d’accusations largement fabriquées par le pouvoir judiciaire (une pseudo-organisation de rassemblement illégal… le 1er mai 2015),  ont tourné court, ce dernier étant parvenu à s’échapper après avoir été protégé par les syndicalistes de la KCTU.

Face à la répression politique et syndicale, le Comité international pour les libertés démocratiques en Corée du Sud (CILD) appelle à la cessation immédiate du harcèlement judiciaire et policier contre les militants sud-coréens pour la démocratie et les droits sociaux, et à la pleine garantie des libertés d’expression, de manifestation et syndicales.

Mise à jour le 22 novembre 2015 : ce week-end, un raid policier sans précédent a été opéré au siège de la KCTU : les objets et documents saisis s’inscrivent manifestement dans une volonté de criminaliser le mouvement syndical. Le CILD est pleinement solidaire des syndicalistes sud-coréens pourchassés.

« Corée du Sud. Ci-gît la liberté d’opinion » (Lina Sankari, « L’Humanité »)

Alors que François Hollande arrivait en République de Corée (Corée du Sud), le quotidien L’Humanité a publié, le 4 novembre 2015, un article de Lina Sankari intitulé « Corée du Sud. Ci-gît la liberté d’opinion » dénonçant le silence des autorités françaises sur les atteintes de plus en plus graves aux droits de l’homme commises au Sud de la péninsule, alors qu’au contraire des initiatives ont été prises par plusieurs parlementaires et anciens parlementaires communistes français. Nous reproduisons ci-après l’article de Lina Sankari, qui fait non seulement référence au Comité international pour les libertés démocratiques en Corée du Sud, mais reprend aussi nos analyses et relaie nos combats. Alors, une question : jusqu’à quand, Monsieur le Président de la République, pourrez-vous prétendre que vous ne saviez pas ? Le CILD attend toujours une réponse à son courrier au chef de l’Etat  demandant la libération du militant des droits de l’homme Park Rae-gun.

François Hollande entame aujourd’hui une visite à Séoul pour lancer l’année croisée France-Corée. Demandera-t-il des comptes à son homologue sur la sévère répression qui frappe militants politiques et syndicaux ?

Il y aura d’un côté le faste et 
les célébrations, de l’autre, l’ombre des progressistes qui croupissent en prison. Un mois après le lancement de l’année croisée France-Corée qui marque le 130e  anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques, le président Hollande se rend aujourd’hui en Corée du Sud. Selon l’Élysée, l’objectif de ce déplacement est de relancer le partenariat avec l’une des plus grandes économies numériques de la planète où la France réalise son quatrième excédent commercial global. Au cœur de la douzième puissance mondiale, qui reste un allié sans faille de Washington, le président français devrait évoquer la COP21 et la situation en Corée du Nord avec son homologue Park Geun-hye. Il y a, en revanche, fort à parier qu’il ne fera aucun cas du sort des militants politiques ou syndicaux qui subissent la répression du pouvoir.

Dictature et émergence des conglomérats

Park Geun-hye, qui se rêve en hybride coréen de Margaret Thatcher et Angela Merkel ou répond volontiers au surnom de « Dame de fer », semble déterminée à en finir avec l’opposition de gauche. Pour fêter le premier anniversaire de son accession à la Maison-Bleue, la présidence sud-coréenne, il y a un an, la fille de l’ancien dictateur Park Chung-hee a interdit le Parti progressiste unifié (coalition de patriotes de gauche, de communistes, de progressistes sociaux-démocrates et de syndicalistes) et déchu de leurs droits ses treize parlementaires. En décembre 2013 toujours, la police pénètre violemment dans les locaux du puissant syndicat KCTU, à la recherche d’adhérents de l’Union coréenne des chemins de fer contre lesquels l’exécutif a lancé un mandat d’arrêt. Le Syndicat des enseignants (KTU) est interdit le même mois. Si, pendant la campagne électorale, la présidente avait été obligée de présenter ses excuses aux opposants politiques, victimes du régime autoritaire de son père, elle semble aujourd’hui développer une certaine idée du capitalisme autoritaire en pourchassant les progressistes au nom d’une loi sur la sécurité… datée de 1948, élaborée sous la dictature. Cette dernière assume d’ailleurs l’héritage économique de son père qui ouvrit le pays aux exportations. Un essor qui justifia alors la dictature et favorisa l’émergence des conglomérats (chaebols).

Le secrétaire général de l’Alliance coréenne arrêté

Le 28 octobre, Kim Dae-bong, le secrétaire général de l’Alliance coréenne (émanation du Parti progressiste unifié), a ainsi été arrêté alors qu’il manifestait devant le centre de rétention de Séoul pour apporter son soutien à ses camarades détenus. Dans un appel adressé au ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius, le sénateur communiste Michel Billout, l’eurodéputée Marie-Christine Vergiat et Francis Wurtz en sa qualité d’eurodéputé honoraire demandaient la libération immédiate des militants. « Plusieurs dizaines d’entre eux sont pourchassés, une quinzaine est retenue en détention depuis la fin de l’été, près de la capitale. Parmi eux, un député et une femme atteinte de cancer qui se voit refuser de suivre son traitement. Un mouvement de grève de la faim a été entamé par certains d’entre eux, pour protester contre leurs conditions de détention et les atteintes aux libertés. » Le Comité international pour les libertés démocratiques en Corée du Sud, animé par le philosophe Jean Salem et l’économiste Samir Amin, dénonce également les atteintes au droit fondamental et les conditions dans lesquelles le Parti progressiste unifié (PPU) a été interdit. « Il n’est reproché au PPU, et encore moins prouvé, aucun acte délictuel concret, mais seulement de développer des thèses de tendance socialiste, qui, de ce fait, seraient la preuve d’une obédience à la République populaire démocratique de Corée (Corée du Nord). » Un délit d’opinion qui, aux yeux du pouvoir sud-coréen, est justifié par le fait que le pays est techniquement toujours en guerre avec son voisin septentrional (la guerre de Corée a pris fin en 1953 avec un simple cessez-le-feu et non un traité d’armistice). On appréciera que toute idéologie progressiste soit associée à une marque de filiation idéologique avec le régime de Pyongyang.

Les autorités sud-coréennes s’acharnent sur Kim Dae-bong, secrétaire général de l’Alliance coréenne

Le 28 octobre 2015, 9h33 : alors qu’ils manifestaient devant l’ambassade américaine à Séoul, plusieurs militants sud-coréens de l’Alliance coréenne ont été emmenés de force par des hommes en civile de la police sud-coréenne, sous les yeux de plusieurs témoins éberlués – dont un chauffeur de taxi.

Si la plupart ont été libérés après 48h (durée maximale de la garde à vue), le secrétaire général de l’Alliance coréenne, Kim Dae-bong, est pour sa part, à l’heure où nous écrivons ces lignes, toujours détenu dans la sinistre prison de Dongdaemun, célèbre pour avoir été le théâtre de tortures par les forces d’occupation japonaise, puis pendant la dictature militaire sud-coréenne. L’Alliance coréenne a organisé en riposte une manifestation permanente à une personne.

Le motif est toujours le même : infraction à la loi de sécurité nationale, prétexte à la répression des forces de gauche et de tous les opposants en Corée du Sud depuis près de 70 ans et, auparavant, par le régime colonial japonais.

Le fait que ce soit le secrétaire général de l’Alliance coréenne qui soit visé ne surprend guère : la répression est ciblée sur les dirigeants de l’opposition, afin de la paralyser définitivement.

Le Comité international pour les libertés démocratiques en Corée du Sud réaffirme solennellement son appel à libérer tous les militants pour la démocratie emprisonnés en Corée du Sud, à abroger la loi de sécurité nationale et à rétablir le Parti progressiste unifié interdit en décembre 2014 à l’issue d’un procès qui n’a été qu’une farce judiciaire.